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Matière Grise

chroniques & portraits


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Exercice de style ou comment écrire une courte nouvelle en intégrant 3 mots préalablement choisis par l’auteur (bouche, couleurs, oublié) et 3 mots choisis par l’agence de créativité Matière Grise (tracking, quadrichromie, brainstorming).

 

Capture d’écran 2015-05-07 à 16.42.54

 

 « Mise en bouche » 

Eduardo avait le mot collé aux lèvres. Tracking. Sa bouche s’étirait lentement puis se recroquevillait. Tracking. Une sorte de gourmandise sucrée caramélisée au parfum fuité qui lui faisait rouler des yeux comme un gosse devant la vitrine d’un glacier. Tracking. En un instant, Eduardo avait rempli leurs verres et leurs solitudes avec ce mot.
Jeanne était entrée quelques minutes auparavant Chez Sami et s’était assise au comptoir près de ce type en chemise verte, barbe mal taillée cheveux blonds ébouriffés, qui fixait l’horizon whisky gin tequila d’un œil tiède. Ils ne se connaissaient pas, deux corps égarés dans un troquet désert, mais il lui avait proposé une bière et elle avait accepté. A la question qu’est-ce que tu fais dans la vie, Eduardo avait répondu du tracking.
Sa bouche avait crevé le silence.
Tracking.
Sous le néon jaune orange blafard, les lèvres d’Eduardo avait changé de texture. Un velours écarlate gonflé de promesses.
Il s’était aussitôt mis à lui dérouler le fil de son métier, pelote de mots compliqués auxquels Jeanne ne comprenait rien mais qui semblaient le passionner.
Tracking.
Tandis que sa bouche ondulait, gercée de mots techniques comme interface data pop up et autres cookies, celle de Jeanne s’éveillait.
Tracking. Tracking. Tracking.
Sous l’haleine chauffée au houblon, les huit lettres se transformaient en murmure pressant.
Tracking.
Etait-il possible d’être prise de désir pour un mot ?
Jeanne s’était toujours plu à jouer avec les phrases sans cesser de s’en méfier. On pouvait leur faire dire ce qu’on voulait. Y flanquer ses rêves, ses démons, ses trêves, et les jeter à la gueule cassée du monde. Mais Edouardo continuait. Tracking. Sa petite langue de chair fraîche claquait entre les quatre murs vides du café. Tracking. Une morsure, une caresse.
Eduardo en était à raconter à Jeanne comment l’industrie du net suivait les faits et gestes des internautes quand elle se déchaussa. Sans qu’elle le fasse exprès et sans que son voisin ne s’en rende compte, sa sandale droite au bleu piétiné tomba au sol.
Jeanne abandonna ses orteils nus au barreau du tabouret.
Le contact avec l’acier froid la fit sursauter.
Tracking.
Elle avait oublié la cicatrice, frontière boursouflée de chair morte striée de blanc et de violet qui lui partageait le pied en deux moignons desséchés. Tracking. Elle avait oublié jusqu’où l’avait mené le dernier homme qu’elle avait aimé.
Tandis qu’Eduardo lui expliquait combien il adorait comprendre les gens et décortiquer leurs habitudes, Jeanne s’efforçait de rester concentrée sur sa bouche. Pister la rangée bien ordonnée d’osselets. Tracking. Pister le mouvement de la fossette à la commissure gauche. Tracking. Pister la perle de salive de l’autre côté. Tracking. Sourire. Sourire encore et imaginer la suite. La langue d’Eduardo. Le corps d’Eduardo en couleurs après leur rencontre nocturne. Un lendemain en quadrichromie.
Jeanne le savait depuis peu, c’était la quadrichromie, l’avenir. Il fallait en finir avec le noir et blanc des poseurs et le sépia des fatigués. Quatre teintes, sinon rien. La possibilité de la lumière.
Mais au-dessous du comptoir, sous sa jupe en jean remontée jusqu’aux cuisses, le pied balafré de Jeanne continuait de s’enrouler au barreau en acier. Comment Eduardo réussissait-il à parler de lui pendant si longtemps sans lui poser une seule question ?
Dehors, des cris de fête.
Tracking.
Au fond du bar, la sonnerie d’un téléphone comme un riff de guitare.
Tracking.
A la table ronde près de la porte, les rires d’un couple.
Tracking.
Sous le zinc, la peau abîmée cloquée stigmatisée de Jeanne.
Elle regarda sa montre. Il était presque minuit et elle avait envie de se frotter à la bouche d’Eduardo. Elle prit son inspiration, mais il lui coupa la parole en perdant l’équilibre sur le comptoir et lui écrasant un orteil. Sous le tabouret, la jambe gauche de Jeanne recula tandis que le pied blessé dérapait du barreau et cognait le sol.
Les lèvres d’Eduardo, si petites soudain.
Les lèvres d’Eduardo comme deux limaces repliées sur elles-mêmes.
Il s’excusa et voulut continuer la discussion, mais Jeanne rechaussa sa sandale.
Brainstorming.
Trois syllabes se tortillaient dans l’air.
Brainstorming.
Un grand mec à la bouche prometteuse venait d’entrer.